
Photo : Sonia Marques
À gauche le Baby Dyson création de son inventeur anglais James Dyson, designer industriel devenu célèbre pour ses ses aspirateurs à séparation cyclonique, sans sac et sans perte d'aspiration.
À droite... un aspirateur sans sac de la marque Bluebell... à oublier définitivement. Peut-être le moins cher du marché (29 euros je crois) le plus bruyant (je n'ai jamais entendu cela !) avec une odeur chimique même les fenêtres ouvertes... inoubliable ! Bref le mal de tête assuré et qui plus est un aspirateur qui n'aspire pas grand chose. Et puis conception formidable, comment vider la poussière du réceptacle en plastique ? Quasiment impossible à moins de le vider à la main, sauf que son espace alambiqué fait qu'on ne peut complètement le vider. Un aspirateur qui au bout d'un mois s'arrête net. Ceux qui inventent ou recopie de telles machines ont oublié de passer eux-même l'aspirateur, tant l'ergonomie d'une personne qui ne passe jamais l'aspirateur est inscrite dans l'appréhension de l'engin !
Revenons à celui de gauche : le plus cher du marché (gamme entre 300 et 600 euros) On peut penser qu'entre les deux, une ascension sociale se produit ! Ou bien que l'usager comprend très vite qu'il faut se simplifier la vie côté ménage. Un bébé robot qui accompagne l'homme ou la femme moderne dans les tracas des Cendrillons allergiques. Ce concentré de technologie est adapté pour ceux et celles qui n'oublient pas que l'intelligence dans les produits ménagers dépend de la fonctionnalité et pour ce cas, de l'air. Et ici l'air que l'on respire n'est pas pollué. Si comme certains, certaines, l'obstruction est une remarque qui déclenche une idée, une résolution, une invention, alors le design devient ingénieux.
James Dyson n'en était pas à sa première invention dans les années 70, mais ce qui déclenche une invention, n'est pas forcément liée au produit lui-même... Une recherche dans un domaine donné s'enrichit d'observations diverses dans des domaines diverses, non donnés, et s'éprouve dans une curiosité constante à tous les niveaux.
En 1978, James Dyson remarqua que le filtre à air de l'atelier de
peinture de la Ballbarrow se trouvait constamment bouché par des
particules de poudre (tout comme la poussière bloque les sacs
d'aspirateurs). Il décida alors de concevoir et de réaliser une tour à
cyclone industrielle, qui séparait les particules de poudre de l'air en
exerçant une force centrifuge qui dépassait de 100 000 fois celle de la
pesanteur. Ce principe pouvait-il s'appliquer à un aspirateur ? James
Dyson se mit au travail et 5 ans et 5127 prototypes plus tard, le
premier aspirateur sans sac de Dyson fit son apparition.
(Source sur le site de la firme Dyson)
Ici le design, le style, l'esthétique a épousé sa fonction et libéré
les ménages. Est-ce que cela a engagé plus d'hommes à aspirer leur
intérieur, ou l'intérieur partagé ? Il parait que les Dysons sont les
aspirateurs des geeks,
(voir la démo Dyson de mai 2008 sur Viméo)
Ceux et celles qui inventent doivent passer par des brevets coûteux à renouveler et par des copieurs et concurrents acharnés, car des parts de marché sont en jeux. Dyson témoigne de cette difficulté qui semble être un gouffre financier pour ceux et celles qui débutent dans leur recherche :
Puis en 1999, Hoover tenta de copier Dyson et James Dyson fut forcé de
recourir à la justice pour protéger son invention. Au bout de 18 mois,
James Dyson remporta une victoire contre Hoover pour contrefaçon de
brevet.
(Source sur le site de la firme Dyson)
Il a fallu 14 ans à cet inventeur pour commercialiser son premier produit. À présent il est aussi représenté dans différents Musées du monde entier. Mais on peut se demander comment se fait-il que des idées utiles pour les humains, dans leur quotidien, adaptées à notre société contemporaine, avec sa demande d'éco-responsabilité, comment se fait-il que ces idées ne soient pas mieux accompagnées ? Pourquoi ne les développe-t-on pas avec plus d'engouement ?
J'imagine aussi qu'il y a des dizaines d'années en arrière, designer un produit dont on sait qu'il serait utilisé principalement par des femmes ne devait pas être chose aisée (jusqu'au milieu du XXe siècle, les sociétés occidentales assujettissaient les femmes, tant au point de vue du droit que des usages et coutumes : les traditions accordaient une importance particulière au rôle social de femme au foyer, qui devait se consacrer aux tâches ménagères, à la reproduction et à l'éducation des enfants)
Surtout que le coût très élevé de cet aspirateur, à une époque ou les femmes par exemple en France, devaient demander l'autorisation à leur mari pour avoir un compte en banque (voir plus bas
nota bene), devait refroidir les sociétés. Les femmes avaient-elles le pouvoir de bénéficier d'un tel produit ? Les hommes prêtaient-ils suffisamment d'attention au développement de ces idées destinées aux produits ménagers ? Les hommes achetaient-ils facilement un aspirateur haut de gamme, en considérant que cela était aussi nécessaire que de mettre tout l'argent de mois de salaire dans une nouvelle voiture ?
Nota bene :
La loi de 1943 a supprimé
la nécessité d'autorisation maritale pour l'ouverture d'un compte
bancaire. Mais en pratique, les banques continuent de réclamer
l'accord
du mari. A partir de 1965, la femme mariée peut ouvrir un compte à
son nom et en disposer librement. Chacun gère ses biens propres. Les
biens communs sont administrés par le mari mais le consentement de
l'épouse est nécessaire s'il souhaite en disposer. En 1985,
la loi du 23 décembre instaure l'égalité des époux
dans les régimes matrimoniaux et l'administration des biens de la
famille.(Source du
Planning
familiale)
Dans un livret en PDF canadien qui sélectionne
8 inventions qui ont libéré la femme, on peut aussi noter que la première machine à laver apparaît au milieu du XIXe siècle aux
États-Unis par l'inventeur Alva J. Fisher. Même s'il y a encore aujourd'hui quelques bagarres à qui était le premier, qui a déposé le brevet, etc. Ils ne sont pas tous d'accord sur le premier qui marche sur la lune, mais ils ont tous un drapeau pour le signifier.
"La première machine à laver apparaît au milieu du XIXe siècle aux
États-Unis. Il s'agit d'une cuve dans laquelle les femmes doivent
mettre de l'eau savonneuse avant d'actionner une manivelle pour
agiter les vêtements. La besogne est allégée, mais les femmes
doivent toujours faire des efforts colossaux pour l'achever.
L'Américain Alva J. Fisher le remarque et crée, en 1907, la Thor, un
lave-linge électrique. Le moteur de la machine faisait tourner la
cuve dans un sens, puis dans l'autre, jusqu'à ce que la saleté soit
délogée. La femme devait toutefois surveiller le lave-linge de près
puisqu'il arrivait alors fréquemment que l'eau s'infiltre dans le
moteur et provoque un court-circuit. Il faut attendre les années 50
pour que les fabricants de laveuses incluent un cycle d'essorage à
leurs machines. Ce n'est qu'à cette époque que les femmes, encore
en majorité responsables des tâches ménagères, ont réellement vu
la corvée du lavage se simplifier."Bref, c'est un peu pathétique de voir qu'un homme rentre dans l'histoire du féminisme parce qu'il a inventé une grosse machine dont va dépendre la femme pendant des années. Si l'on compare à l'invention de la voiture, avec cette notion de mobilité, d'évasion et de voyage, dédiée aux hommes, c'est incomparable avec ce gros contenant rempli de linges sales dont il faut attendre des heures la fin du programme... le plus souvent disposé à la cave. Il est dit que cela a libéré la
lavandière d'autan, qui, en communion avec ses copines dans l'odeur de la lavande et les pieds dans l'eau des rivières faisait de cela son métier. Mais avec la machine à laver électrique, plus personne n'a dit que c'était un métier, que celui de laver le linge sale... C'est devenu une sorte d'esclavage, période industrielle oblige, dont les femmes n'ont jamais obtenu de revenu pour cette tâche.
Dans certaines villes, on peut encore voir le chemin et les petites maisons sur la rive, proche de l'eau, de ces lavandières qui lavaient le linge entier des habitants des maisons cossues d'en face, situées dans une montée et ayant vue sur le peuple (
Les artistes, peintres et poètes, ont souvent embelli l'image de ces femmes du peuple, en les présentant dans un cadre romantique et des paysages magnifiés)
Anciennes cartes postales des lavandières de la Vienne au pied du pont St Étienne de Limoges
Côté "sex and the city", les réalisateurs de certains films dédiés à "la ménagère de cinquante
ans" se sont servis de cette machine qui tremble entreposée dans des
sous-sol improbables pour en faire des sièges impromptus de scènes
grivoises et torrides, dont la thématique récurrente est celle de
l'adultère (la femme étant toujours dépendante ou de la machine ou de
l'amant qui profite d'un moment sous tension, d'un vibreur automatique) Ces scénarios "mainstream" ont donné des idées aux films pornographiques (quoique c'est peut-être l'inverse ;.)
Un autre fantasme : son alter-ego étant celui du jeune homme qui se
dénude et dépose ses vêtements à la laverie automatique, libre et sexy. Le style étant affilié à son contexte historique, il peut tout à fait changer à présent, même si les publicitaires se montrent les premiers conservateurs de ces images stéréotypées. On le doit certainement encore à l'âge des détenteurs des sociétés de publicités.
L'achat d'une machine à laver dans l'histoire d'un couple est souvent le don de la famille de la jeune femme. Après ne tient qu'à elle d'en faire un usage partagé ou non, de s'occuper de tous les linges qui rentrent dedans ou non. Telles sont les nouvelles règles inventées de vie à deux. Une fois le moment du partage assez éprouvé pour qu'il soit devenu le signe d'un nouvel étranglement, vient le moment ou le jeune garçon retourne chez ses parents faire sa laverie, aidé par sa mère ou belle-mère.... On ne le dit pas souvent mais la dépendance s'est retournée de l'autre côté. Si le jeune homme accepte très longtemps dans sa vie d'adulte cette infantilisation, c'est qu'il préfèrera afficher un ordinateur plutôt qu'une machine à laver chez lui. Mais rien n'est figé dans le marbre, il existe des lavandiers contemporains, des repasseurs et d'habiles couturiers de dernière minute (je ne fais pas partie de ces derniers, il faut bien le reconnaître) Tout est affaire de création et d'invention du quotidien.
- Je me souviens du livre de François de Singly, "Libres ensemble" (2000), sous-titré "l'individualisme dans la vie commune" qui analysait le sujet. Il a travaillé sur les constructions de l'identité et de la subjectivité notamment dans une situation de vie à deux, et sur les phénomènes d'individualisme dans le couple ou en famille, et sur les processus d'individualisation. Il a ainsi saisit les mutations contemporaines de la famille.
Le design arrive souvent dans des moments de profonde solitude ou l'on doit résoudre un problème, sans posséder les bons outils. C'est dans ces moments que l'invention camouflée sous des airs de bricolage ou d'artisanat se remarque.
Michel de Certeau restitua, voilà dix ans, les ruses anonymes des arts de faire, cet art de vivre la société de consommation. Vite devenues classiques, ses analyses pionnières ont inspiré historiens, philosophes et sociologues (
L'Invention du quotidien,
1. Arts de faire et
2. Habiter, cuisiner, éd. établie et présentée par Luce Giard, Gallimard, Paris, 1990)
Résumé 1.Arts de faire :La Raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l'homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l'espace et l'usage à sa façon. Tours et traverses, manières de faire des coups, astuces de chasseurs, mobilités, mises en récit et trouvailles de mots, mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n'est pas obéissante et passive, mais pratique l'écart dans l'usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l'ordre social et la violence des choses.Pour en revenir au "BABY CLEANER", intitulé de cet article, une petite morale s'impose :
Parfois un ménage de printemps fait office d'étincelle pour rassembler ses idées, créer des liens et écrire ces réflexions instantanément sur un blog. Si passer l'aspirateur peut être un moteur au métier d'écrivain, nombre d'artisans de l'écriture qui fantasment encore sur "les grands écrivains" seraient très déçus de voir des Cendrillons maniaques, ces femmes et hommes de ménage d'aujourd'hui accéder aux métiers de l'écriture... par gain de temps et hobbies technologiques.