"Quelle séduisante pécheresse ! On eut dit qu'elle s'appliquait à montrer au spectateur l'exquise friponne de porcelaine ; l'éclat de sa beauté paraissait presque insupportable, la stature était parfaite, parfaite aussi la grâce des attitudes ; les cheveux tressés formaient une coiffure charmante ; la teinte pourpre des lèvres se détachaient de loin sur la blancheur ivoirine de la peau. C'était un spectacle à mettre en branle tous les hôtes des bois, et à tourner les têtes de toute une ville. Cependant un jury de critiques d'art n'aurait peut-être pas admis que Claire fut belle : l'irrégularité des traits reste incompatible avec la beauté. Les lignes du corps leur auraient paru admirables, la silhouette et la démarche auraient remporté tous les prix. La robe de Claire bien faite pour ce jour d'été, dessinait les formes du corps, tout en flottant sans contrainte autour de lui ; "vêtu comme Calypso" aurait affirmé le docteur Middleton. Regardez le bouleau argenté sous la brise : le feuillage ici se soulève, là s'éparpille, il enfle comme un ballon au gré du vent, il se déploie comme une aile ; tantôt il la cache vivement, comme pour faire croire qu'elle est toujours restée cachée, puis tout l'arbre ondule et murmure, tandis qu'au travers des feuilles on aperçoit encore des lueurs blanches. Claire possédait l'art merveilleux de mettre sa toilette en harmonie avec le ciel et la saison."
Ainsi écrivait le poète anglais George Meredith, dans "L'égoïste" en 1879. Ce poète des femmes rebelles, pour qui l'homme est un être de vanité dont la femme doit se libérer. Dans ce roman de "L'égoïste" le héros est rejeté successivement par deux fiancées exaspérées par son égocentrisme, avant d'être accepté par une troisième, qui ne l'aime plus. Étrange défenseur de la liberté féminine pour son époque.

Photo du film "Pauline à la plage" d'Éric Rohmer (1983)
C'est en regardant le film d'Éric Rohmer (réalisateur décédé en janvier dernier), "Pauline à la plage" de 1983 et un entretien de Rohmer avec Jean Douchet (pour Cinéastes de notre temps, la sept arte, 1993), que je découvre son inspiration, de la friponne porcelaine, tirée de "L"égoïste" George Meredith. Professeur de lettres et écrivain, Rohmer réalise un cycle de six films baptisé "Contes Moraux" avec comme thématique des intrigues sentimentales, rencontres et hasards (sur un canevas commun : le choix de la femme, la tentation de l'infidélité puis le retour vers l'élue)
Il y a dans ce que j'ai pu lire de Meredith un écho à ce qu'exprime le film par le rôle des acteurs : Marion, jouée par Arielle Dombasle se trompe sur son désir par fascination en se jetant sur le premier homme venu (Henri l'homme voyageur), tandis que Pierre est amoureux de Marion et l'attend depuis longtemps, trop proche elle le fuit ; et Pauline l'adolescente en apprentissage dans cette observation triviale va également expérimenter la complexité du sujet : tomber amoureux comme tomber malheureux parfois. Meredith met en garde les femmes sur cette fascination première d'une virilité, qui s'avère "vile". L'inspiration de Rohmer pour Meredith est étonnante dans l'approche contemporaine et le côté "amateur" qu'exprime le réalisateur dans sa façon de tourner un film. Nous sommes loin de la poésie virtuose de l'époque de Meredith et pourtant nous sommes dans une autre forme de poésie, tout aussi virtuose dans la trame de l'histoire de "Pauline à la plage". L'évidence du propos, dans les méandres des sentiments amoureux et dans la fuite du désir est rendue par la simplicité et "le naturel" des personnages et des décors. L'autre inspiration puisée dans les arts plastiques avec Matisse est aussi un lien avec ce trait simple, évident des dessins de Matisse, de sa peinture, qui parait être le fruit d'un hasard et qui pourtant montre une savante construction. Une sorte d'harmonie des sentiments naissants et forts sitôt fugaces, d'états transits, amoureux, sans qu'ils soient propriété des uns et des autres. Comme le trait de Matisse, le sentiment amoureux est disponible, il est offert, mais on ne peut jamais avoir la certitude qu'il est acquis.
Meredith aussi écrit comme s'il peignait : la teinte pourpre des lèvres se détachaient de loin sur la blancheur ivoirine de la peau... l'exquise friponne porcelaine... tout en déshabillant un personnage, le romancier le rhabille aussitôt d'une mousseline blanche, provoquant chez le lecteur, la lectrice, cette hésitation d'appropriation des sentiments que Rohmer sait provoquer chez le spectateur, la spectatrice de ses films. Un oui, un non et puis ni-oui, ni-non.




