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Blog Kiwaïda

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lundi 8 février 2010

HOBO CLOWN


© Capture du film d'Alisson Schulnik : Hobo clown

Magnifiques peintures et pâtes animées d'Allison Schulnik, réalisatrice aussi du clip Ready, able, issue du dernier album de Grizzly Bear. Son site Internet donne accès à l'ensemble de son oeuvre et en bonne définition, volonté de cette artiste multidisciplinaire californienne (née en 1978) de communiquer son travail et c'est réussi. Dans ses films, la figure du clown triste pictural et pittoresque s'anime comme l'archétype d'une palette de peintre dans son atelier taché de couleurs. Lorsque s'ajoute la musique, l'univers fantastique d'Allison Schulnik devient tendre alors que ses peintures cruelles et parfois sauvages, expressionnistes, pourraient nous rappeler une histoire de l'art de la figure, mais ce serait sans compter sa formation en film expérimental à l'école de Calarts à Valencia, en Californie. La défiguration devient alors, dans ses films, l'animation même de la peinture, avec ses empâtements superposés, jusqu'à modeler un nouveau volume. Le clown pleure ou dégouline ? Se forme-t-il ou se déforme-t-il ? Ses yeux nous parlent et se fondent dans le décor, ils ont surement trop regardé, trop mangé de peinture. Ces excès de beauté, de fleurs glaces vanille-fraise forment le tapis dans lequel il se mire. Tantôt le clown boude, tantôt il minaude un Munch, un cri de ses yeux exorbités et engorgés de peinture. Seul dans sa pièce sombre tentant de nous attraper par ses attachants signes tristes de fleurs pathétiques. Et l'on s'identifie assez facilement, nous sommes ce clown qui se cherche, nous sommes ce mélange aujourd'hui décomplexé des nouvelles techniques et de celles traditionnelles, naguère bien séparées, sectaires. Nous nous rassemblons et cette peinture nous ressemble, un peu dérisoire, désuète et si audacieuse et impertinente. Elle nous montre son derrière avec gentillesse.

Oui aujourd'hui les peintres font des clips vidéos, des animations qui deviennent populaires, connues d'un public qui chante et ne crie pas Munch. Des artistes qui côtoient le graffiti et l'art de la rue (le street art) comme les Musées et la mode. Ils embrassent alors une culture plus vaste et la partagent au moment même ou leur projet se réalise.

Je ne peux que penser à Max et les Maximonstres, album illustré de Maurice Sendak de 1963, dont l'adaptation cinématographique fut dernièrement réalisée par Spike Jonze. En effet, dans le film, les monstres, sortes de géants de carnaval, sont tristes et dépressifs. Ce sont des personnages singuliers qui ont une histoire très singulière. La pesanteur de ces monstres et de leur histoire est sans doute un hommage au poids du passé et à la difficulté aussi de le supporter. Dans le film, un enfant va rafraîchir ces insulaires tributaires de leurs éternelles querelles et redonner de nouveaux projets à ces dinosaures désolés. Ne nous sommes-nous pas trouvés, dans cette situation si commune, d'arriver dans un cercle d'anciens ronronnant dans leurs habitudes et entraînant leur petit monde dans une dépression sourde ? Il suffit alors à l'artiste, au nouveau regard posé sur ce passé pour en révéler l'intensité, la dimension oubliée. Un mélange de candeur retrouvée dans les abîmes de la peinture. À suivre...

dimanche 8 mars 2009

ABIQUIÚ

L'atelier de Georgia O'Keefe, Abiquiú, 1960
Photographie Fort Worth (TX), © Amon Carter Museum, Laura Gilpin Collection
(Image scannée du livre O'Keeffe, 1887-1986, Fleur du désert, Edition Taschen)

Légende :
Dans la maison en adobe de l'artiste peintre à Abiquiú, de grandes fenêtres s'ouvraient sur la Chama River Valley.

Abiquiú, au Nouveau-Mexique est le lieu ou l'artiste peintre Georgia O'Keeffe s'est installée dans les années 30 jusqu'à la fin de sa vie, jusqu'à ses 98 ans. Figure majeure de l'art américain depuis les années 1920, connue pour ses peintures vers l'abstraction de représentations de coquillages, fleurs, ossements d'animaux, paysages, avec de subtiles transitions de couleurs. Elle quitte New-York pour s'installer dans le désert. Dans les années 30 elle découvre Ghost Ranch, une région située au nord d'Abiquiú, avec ses falaises multicolores qui lui ont inspiré quelques-uns de ses plus célèbres paysages. Elle habite tout d'abord une ancienne ferme isolée, puis achète en 1940, Rancho de Los Burros (dont elle créé le logo), avec un minimum de confort. Mais c'est en 1945 qu'elle travaille à la reconstruction d'une ruine en adobe (brique durcie au soleil), une hacienda abandonnée au sud de Ghost Ranch à Abiquiú, et s'y installe définitivement en 1949. Elle passe l'été dans sa maison à Ghost Ranch et l'hiver dans sa maison à Abiquiú. La maison d'Abiquiú (visitable aujourd'hui) a été rénovée en 1948 et est devenu le cadre de nombreux tableaux.



À gauche : Crâne de vache avec rose en calicot, 1932, huile sur toile, 91,2x61 cm
À droite : Crâne de cheval avec rose blanche, 1931


Qualifiée de solitaire, altière, ou encore de diva sauvage, Georgia O'Keeffe était rigoureuse et exigeante, faisant confiance à son intuition. La vieille Europe soupçonne à peine l'existence de ses tableaux. Ils sont comme des affiches à deux dimensions : sans mystère… Mais c'est là que réside leur qualité : ils annoncent le pop-art. (voir article plus en détail ici) Elle combinait des crânes avec des fleurs de tissu que les Espagnols du Nouveau-Mexique mettaient sur les tombes de leurs morts. Ses toiles de fleurs, sont sensuelles surdimensionnées, charnelles, les coups de pinceaux sont invisibles. On pourrait penser qu'elle regardait les fleurs comme si elle était un papillon ou une abeille. Montagne, nuages, cours d'eau, grattes-ciel (des années 20), pelvis, les vides des os sont peints afin que l'on voit à travers eux, le ciel bleu.

La vue de l'atelier de Georgia O'Keeffe et ses conquêtes de maisons et de ranchs en plein désert sont des lieux rêvés de création. Cela me fait penser à ce que Virginia Woolf notait dans son pamphlet publié en 1929, Une chambre à soi : on ne peut écrire - être écrivain - si l’on ne possède pas une chambre à soi, que l’on peut fermer à clef, dans laquelle on peut s’isoler...

Ces dernières décennies, nous avons exploré Internet (quelques unes), comme habitation, nouvel atelier d'artiste, propice aux créations nouvelles, lieu extensible, à construire comme architecture virtuelle. J'en ai fait un projet, en découvrant la possibilité d'une île, d'une isolation... Une conférence et une édition en témoignent (lire la conférence donnée à Rennes sur « L’île de Seuqramainos », Sonia Marques, 2005, sur le site Nissologie) Dans les années 90, c'était une conquête aussi, face à la raréfaction des espaces physiques de création, devenus trop chers, trop liés à des charges administratives, dépendantes d'institutions lourdes, mais aussi c'était la possibilité d'explorer une nouvelle pensée grâce aux médias de diffusion et d'être dans une autre économie artistique, moins onéreuse, se rapprocher de l'espace des idées, de la navigation, des liens mots à mots.

Édition Habiter Internet dirigée par Reynald Drouhin (téléchargeable en PDF), déposée à la BNF (2005 ; Rennes)


Intérieur de l'édition Habiter Internet : Photographie du film Noosphère / Sonia Marques

Lorsque je vois l'atelier de Georgia O'Keeffe à Abiquiú, je ne peux que me dire que c'est vraiment idéal cet espace physique, et que malgré mes explorations virtuelles, cela me manque cruellement, un espace à soi, à moi. Je crois que la vue (magnifique) sur la Chama River Valley  y est pour beaucoup. Mon écran, connecté à Internet est encore une fenêtre ouverte vers l'extérieur, vers des vues d'Abiquiú par exemple, dont je ne connaissais l'existence. Je me dis que si Georgia avait connu Internet, elle aurait surement inventé de nouvelles créations, puisque ses peintures étaient toujours des réponses immédiates à son environnement. Mes îles sont des réponses immédiates à mes environnements traversés, avec des ailes. Vivement une maison et un canapé !