
Kathy Acker (New York, 1984 ? Pas trouvé le nom du ou de la photographe...)
La Vie enfantine de la tarentule noire, par la tarentule noire de Kathy Acker Traduit de l'anglais (États-Unis) par Gérard-Georges Lemaire, Désordres/Laurence Viallet (2006)
Extrait du livre de Kathy Acker, lu à la piscine découverte... le pied !
Je suis née folle dans le Barbican, quatre ans après la défaite de l’invincible Armada. Je décide immédiatement de faire ce que je veux : vivre des aventures de bandit de grand chemin plutôt que de papoter avec une poignée de menteuses, me bagarrer avec un gourdin clouté, détruire chaque fichue pique qu’on tente de me lancer. Je suis la dame ourse, les yeux couverts de cuir, la reine de la chicane des joyaux des taudis. Si j’étais un homme, je rejoindrais les hommes du colonel Downe sur la route ; je naviguerais jusqu’aux territoires espagnols avec du velours noir sur mon œil gauche du velours noir sur mon entrejambe. Les combats de chiens, dans le Bear Garden (1), sont et resteront mon sport préféré. J’apprends à combattre, à m’armer de bâtons, de toutes les manières, à prendre soin de moi-même. Mon père est un tailleur idiot.
Mon père me hait, me dit que je dois être une femme et me faire engager chez un respectable sellier. Tout ce dont il a envie c’est de me violer. Je refuse. Le salopard s’arrange pour me faire enlever par ses amis, me fait jeter dans le donjon d’un navire qui appareille pour la Virginie. Je suis une esclave. Je reste assise pendant une heure parmi les rats, sur le plancher froid ; je vois une lumière filtrer à travers une fissure de la porte, je bande mes muscles, mes liens cèdent ; je jette un coup d’œil à l’en-tour, je m’échappe. Je me précipite directement vers le Bear Garden.
(Je ne me rappelle rien de ma prime enfance. Un docteur marron dit à ma mère qu’elle doit tomber enceinte pour bien se porter deux jours après elle tombe enceinte elle m’a et elle a l’appendicite. Je hais tout le monde ; tout le monde me hait. Je ne sais pas comment parler aux autres ni comment me faire des amis. Je suis plus sauvage et plus étrange que tous ceux que je connais ; mon père légume veut que je sois un gaçon et je ne veux rien être. Ma mère refuse de me dire qui est mon père.
(Je rencontre un cinéaste crève-la-faim c’est la première personne à laquelle je m’identifie je décide que je serai écrivain. Je ne veux pas être comme mes amies riches, alors je mourrai. Mes parents veulent me marier à un richard et se débarrasser de moi une fois que j’aurai épousé ce plouc caractérisé. Je ne peux pas les blairer non plus. Je veux être une motarde sexy et baraquée portant du cuir argenté sur une BMW et ne me laisser emmerder par personne.)
Je fréquente les détrousseurs et les brigands de la ville. L’âge d’or de la soustraction de bourses. Ils inventent les poches. Le gros fonce dans le pigeon, sème la pagaille. Le malandrin extraie l’argent de ses longs doigts agiles, passe le butin à son complice qui s’éclipse avant que quiconque crie de terreur.
Malheureusement ou heureusement, je suis une piètre voleuse. Mes mains sont modelées pour le gourdin clouté et l’épée, pas pour des opérations aussi intelligentes et délicates. Je risquerai ma vie librement comme tout esclave, mais c’est pénible. Je rêve que je suis dans la chambre noire, le donjon ; les rats courent sur mon con, mordillent tout mon corps ; je hurle, je hurle et je hurle.
(Je fais des cauchemars toutes les nuits. Environ une fois par semaine je pénètre dans la bibliothèque balance tous les livres des étagères je me trouve parmi des objets déplacés qui disparaissent je perds conscience pendant deux semaines puis je comprends que j’ai perdu conscience. Je suis reine parce que je baise beaucoup je ne me laisse atteindre par personne. Je fume beaucoup de joints de façon à pouvoir m’endormir. Parfois je suis extatique je dévale en dansant des collines pentues je ne peux m’arrêter de rire.
(Je quitte mes parents, puis mon mari, ma carrière. Je ne suis pas très douée pour gagner de l’argent. J’ai deux problèmes principaux : (1) comment gagner deux cents ou trois cents dollars par mois pour manger, payer le loyer, sans devenir un robot et en gardant mes vêtements sur le dos (2) faire ce que je veux, ce qui est réel, s’approcher de la réalité. Fin de ma vie.)
Je crois en la noblesse : prenant la défense de mes amis, risquant ma vie, quand c’est nécessaire : la dernière trace de ma féminité, une sorte d’instinct maternel, m’aide à résoudre les disputes de la bande. J’agis avec gentillesse et austérité ; pas une fçade, mais moi. J’essaie de me représenter ce qu’est la réalité. Je commence à préparer les vols et je deviens le receleur, pas le commanditaire ; la bande ne me chasse pas. Je dois mieux me protéger. Je rends leurs bijoux perdus aux honnêtes citoyens de la ville. Ils me paient bien et je paie la bande.
(Je songe à baiser avec K. J’ai trop peur pour parler à des gens que je ne connais pas très bien je me fais baiser par D je n’ai pas eu d’amis proches depuis bien trop longtemps. Comment en terminer avec ce problème? Je pourrais descendre jusqu’à ma planque habituelle : je veux être seule. Ce serait mieux pour moi si je pouvais baiser avec quelqu’un/une avec qui je pourrais parler. Je dois cesser de me comporter comme si j’étais timide.)
Je contrôle ma bande de malfaiteurs et les moindres détails de mon art. Je me débarrasse de moi-même en tant que femme. La plus grande bande de pickpockets de Londres. Je décide de sacrifier la liberté d’action de chaque membre pour sa propre sécurité. Je ne peux pas diriger autrement la bande et, par-dessus tout, je suis un excellent homme d’affaires. Si un membre de ma bande se comporte mal, je l’envoie à la potence, je suis roi. Je récompense mes fidèles associés : je n’hésite jamais à sauver un ami de l’énorme ombre noire du nœud coulant du bourreau. Je ne commets jamais de meurtre de mes mains.
Telles sont mes actions : je commande un régiment de porteurs pour surveiller les portes des marchands de tissus ; à la première occasion ils emportent les livres de comptes et les registres des négociants. Pendant quelque temps, les négociants paient le prix fort pour récupérer leurs livres, je désapprouve la violence ; je ne m’intéresse qu’à l’argent. Je porte un pourpoint et un jupon, l’ostentation ne m’intéresse pas ; plus tard, pour mon confort, je porte un grand ciré hollandais. Si quelqu’un se met en travers de mon chemin, je tire mon épée tranchante. Personne ne m’arrête. Je ne fréquente que des repaires d’hommes et je suis célibataire. Je suis constamment ivre, beuglant et rugissant des obscénités ; personne ne peut dompter ma folie infinie, qui résonne dans rues grises et humides de la ville rieuse.
(Je travaille dur je n’arrive toujours pas à coucher avec qui je veux (1) on me refuse (2) je suis trop timide pour parler à qui que ce soit si je travaillais plus dur et devenais célèbre alors tout le monde coucherait avec moi je n’aurais pas à être si timide je suis fatiguée je veux être la Vierge Marie avec une barre de fer placée contre mon foutu con il y a en moi des bites rouges comme celles des chiens, des animaux filent à minuit des lièvres sur des motocyclettes adamantines je commence à hurler.)
Voici mes amis :
Capitaine Hind (1), l’ennemi permanent des régicides, il prétend avoir fait ce que j’ai fait. La célèbre Moll Sack (2 ) qui a fait les poches de Cromwell le légume sur le Mall. Crowder (3,) qui s’habille comme un évêque et vole l’argent des vrais pénitents quand ils lui confessent leurs péchés. Nous sommes loyaux envers les morts. Ralph Briscoe, le gardien de la prison de Newgate, et Gregory le Bourreau sont mes vrais amis ; ils ont déjà coupé leur bite pour moi. Ils remplissent des jurys, font suspendre le jugement de mes hommes quand je lève le petit doigt.
Je satisfais ma sexualité avec les animaux. Je donne à chacun de mes chiens un lit de camp, les protège du froid en les enveloppant dans des draps et des couvertures ; je leur donne une partie de la délicieuse nourriture de la bande. Des perroquets volent dans mes cheveux noirs, criaillent jusqu’à ce que je gratte leur cou rouge et jaune. J’imagine que je vole dans la nuit, en toupillant en hurlant en poussant des cris, je suis le vent ; personne ne peut m’arrêter ou faire quoi que ce soit d’autre que m’aimer.
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Voici peut-être le plus attachant et le plus explosif des romans de Kathy Acker (1947-1997) que le lecteur avait découverte l'an dernier avec Sang et stupre au lycée. Bien qu'il s'agisse de son tout premier livre, cette autobiographie terriblement fantasmatique, à mi-chemin de L'Attrape-coeurs de Salinger et de La Métamorphose de Kafka, balaie et démultiplie l'identité de l'écrivain avec une fureur inégalée. Tour à tour perturbée et fascinée par ses délires, et ce depuis sa plus tendre enfance, elle se fait courtisane, prostituée, brigande, empoisonneuse. (Extrait de La Matricule des Anges)
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Et le soir, un perroquet vole dans mes cheveux noirs, criaille jusqu’à ce que je lui bise le ventre bleu. J’imagine que je vole dans la nuit, en toupillant en hurlant en poussant des cris, je suis le vent ; personne ne peut m’arrêter ou faire quoi que ce soit d’autre que m’aimer.
Lorsque j'ai découvert cette auteure, il y a quelques années, il n'y avait rien sur Google, ni Wikipédia. Aujourd'hui, c'est bon, la France a découvert son oeuvre. Avital Ronell, philosophe que j'aime lire aussi lui a rendu hommage bien des fois. Notamment dans la compilation de textes théoriques sur l'art : Fresh Theory 2 – Octobre 2006 – Editions Léo Scheer, dans son texte intitulé “Kathy Goes To Hell” - (Tombeau pour Kathy Acker)
Extrait par Avital Ronell : Acker a écrit au sujet de la mémoire et à la mémoire du sujet, dans In Memoriam to Identity : « ‘Ils vous enseignent des trucs débiles à l’université ; l’université n’est à souhaiter à personne.’ J’étais en colère, quoique sans savoir pourquoi. » Il y a quelque chose dans l’institution de l’enseignement qui a mis Acker en rogne – quelque chose qui, pour elle, renvoie à un cursus raisonné de la stupidité, à un sentier de la mémoire pris à contre-sens, à la poursuite de techniques de mémorisation et d’épuisement vital. Lieu d’élaboration d’un certain type de restriction cognitive, l’université était pour Acker une cible brouillée par le double projectile du désir et de la répulsion, de la curiosité et du mépris.
(...)
Malgré sa léthargie paralysante et imbécile, l’université représentait une menace pour l’exercice de promiscuité linguistique de Acker, menaçant à chaque instant de révoquer sa licence poétique ; l’université l’enserrait dans une camisole libidinale, amadouait la virulence de ses récits – mais, je nous mélange peut-être là, je suis peut-être en train de parler de moi. Rien ne pouvait calmer Kathy Acker, pas même les puissants tranquillisants institutionnels qu’elle désirait. Elle était à découvert, enseignant comme une sorte de vacataire, privée des avantages qui l’auraient sortie de sa crise médicale. Je ne me résoudrai jamais à l’idée que Acker ait dû endurer l’absence d’assurance maladie. Comme beaucoup d’Américains, elle n’avait pas d’assurance sociale. Chaque personne, chaque institution devrait avoir à répondre de l’avilissement qui lui fut infligé, scellant ainsi son sort. On sait que Kathy refusait toute police d’assurance pour garantir sa liberté de penser et d’écrire, pour se protéger contre les innombrables calamités intellectuelles. Mais c’est une autre histoire...
J'ai été touchée par la description de cette amitié entre ces deux femmes d'esprit. Il y a celle qui inspire et celle qui raisonne et cela résonne dans leur tête. La poésie s'infiltre dans tout ce qui a de plus discipliné, l'université et je suis du même point de vue que Acker, évidemment. Leur interdisciplinarité singulière a su, malgré la disparition d'Acker, traverser le temps. En tous cas, jusqu'aujourd'hui, à la piscine découverte.





