

Photos de Marina Abramović et Frank Uwe Laysiepen (Ulay) lors de la performance de Marina Abramovic "Made me cry" au MoMA
Les amants du body art ne se présentent plus tant leur histoire du "Je t'aime moi non plus" a été marquée et diffusée à l'heure de l'art vidéo. Leurs performances depuis leur rencontre en 1975 et leur séparation en 1988 sur la Grande Muraille de Chine symbolisent le couple, l'homme et la femme, en tensions extrêmes, vie privée et vie artistique fusionnées fusionnelles, intenses et sans concession.
Séparé, que sait-on d'Ulay ? Qu'est-il devenu ? Il est photographe, de son 'vrai' nom Frank Uwe Laysiepen et à priori, comme le pacte du couple séparé l'a performé en 1988, ils ne se sont plus revus, dirons-nous, de façon théâtrale, car qui sait... On ne sait d'ailleurs si leur pacte comportait des amours contingentes (cf. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir)
Ici, ces photos témoignent en tous cas d'une rencontre (préparée ? inattendue ?) lors de la performance récente de Marina Abramović "Made me cry" au MoMA de New York. Le protocole (comme toujours chez Marina, il y a un contrat, Sacher Machoch n'est pas très loin) le public de l'exposition (une personne à la fois) est invité à s'asseoir face à l'artiste. Plusieurs photographies ont été faites, de personnes en pleurs face à l'artiste solennelle (restant 2 mn à plusieurs heures, d'autres revenants chaque jour...) Un peu 'people' (Björk, Sharon Stone, Isabelle Huppert, Lou reed...) sont venus se représenter (sans faire la queue, hum, hum) rencontrer la star, être un peu en face à face de célébrités.
Cette rencontre est Ulay, venu le jour du vernissage s'asseoir face à son ex-collaboratrice, ex-amoureuse, ex tout, puisque tout les a séparés avec leur pacte de rupture sur la Grande Muraille.
Il est relaté que la foule s’est tue et Marina Abramović s’est mise à pleurer. Elle a ensuite avancé les bras vers lui et lui a serré les mains pendant quelques instants. Peut-être (à moins que tout soit écrit d'avance) qu'elle a brisé là les règles de sa performance, l'instant des retrouvailles publiques.Cette exception, si elle est hasardeuse, car il n'y a que très peu de part de hasard dans l'art de Marina Abramović (tout n'est que contrôle, maîtrise, écriture, scénario, chorégraphie...), rappelle des shows télévisés où les amants se retrouvent en direct, pour le meilleur ou pour le pire.
Longtemps je me suis demandée ce qu'était devenu Ulay et s'il avait vraiment souhaité la Grande Muraille. J'ai rencontré Marina Abramović à l'École Supérieure des Beaux-Arts de Paris, étudiante. Elle était venue faire un workshop sous la forme de sessions extrêmes (du genre pas manger pas boire pas parler) avec un groupe d'étudiants. Je n'avais pas choisi ce workshop, car les lavages de cerveaux ne m'intéressaient pas et l'expérience du corps avait à mon sens trouvé ses limites (je découvrais la communication à distance avec Internet) mais j'ai pris un verre au retour du périple des étudiants me relatant leur parcours initiatique dans la nature, telle une émission télévisée d'Ushuaïa. Ils étaient 'gouroutisés' en compétition les un(e)s avec les autres (principalement que des filles) Marina, belle femme et personnage charismatique était en habit de femme, séductrice et détendue, rassemblait ses disciples arrivistes. Elle avait bu et avait affirmé à ce moment, je pense qu'elle fêtait ses 50 ans, que son seul regret était de ne pas avoir eu d'enfants. Je me disais que l'adoption devait alors lui sembler 'hors performance' pour être si péremptoire. J'ai rencontré lors d'un dîner avec mon ami Johannes, une de ses étudiantes ayant participé au workshop quinze ans plus tôt. Elle avait entre temps fait 3 enfants et parlait de sa progéniture comme l'accomplissement de sa vie et semblait avoir mis une sourdine à son travail artistique. Le workshop avait porté ses fruits ;.) Même si elle ne se souvenait pas des paroles de Marina en femme détendue autours d'un verre, elle restait une quinzaine d'années plus tard gouroutisée par l'art de Marina en l'artiste.
Je me souviens aussi d'une performance 'intime' que peu ont vu, avec Jean Luc Vilmouth, artiste chef d'atelier que j'avais choisi pour m'accompagner lors de mes études. Il avait eu l'idée de nous demander de choisir un autre étudiant (ou étudiante) dans le groupe et d'imaginer un scénario improvisé d'une rencontre de séduction. Souvent le résultat était nul. Sachant que Marina Abramović était dans les couloirs de l'école, il a décidé, pour nous motiver, de faire une rencontre devant nous, avec elle, en l'invitant. Ni une ni deux, elle s'est jetée sur lui et l'a littéralement aspiré de sa langue jusqu'à ce qu'il tombe à terre, en véritable démo de ce qu'elle savait faire : une performance ! Une professionnelle, capable même de la reproduire (le caméraman, artiste Tony Bown ébahit, n'avait pas pu démarrer le film et avait demandé de recommencer la scène) Il n'y avait pas là de séduction, de préliminaires et Vilmouth s'est retrouvé mangé à la sauce Abramović, une athlète rapide qui exécute l'idée première en brûlant les étapes. Elle peut faire durer le plaisir ou la souffrance comme faire couler les larmes, tant elle convoque l'émotion en forçant l'autre à la rejoindre. Difficile après ce show de trouver sa forme d'expression tant le modèle devenait dominant. Cela m'a fait réfléchir sur la passion comme diktat, la fusion comme ordre. De mon point de vue, il n'y avait pas eu de rencontre et Marina performait seule, sans empathie. Avais-je assisté à un meurtre ou à un baiser ?
Ce qui est sûr, c'est que ces artistes ne pensaient pas encore avec Internet et je trouvais l'histoire de l'art rejouée tant de fois, qu'elle pouvait devenir une farce et la plupart des étudiants désiraient être acteurs de celle-ci. L'alternative aux modèles dominants restait à trouver. Non farçis, ces moments étaient délicieux à partager.







